Extraits de "Essais en vol"
par le V.A. Michel Mosneron Dupin (Edition ARDHAN)

En 1952 à Bizerte, la 9F était armée d'hydravions trimoteurs allemands Domier 24. Elle se transforma en flottille d'aviation embarquée sur SB2C et nous fûmes quelques chasseurs affectés à cette formation pour y communiquer aux autres le goût du monomoteur et du pont d'envol. Notre base aéronavale de Karouba était située près du plan d'eau de Bizerte mais loin de la piste dont nous partagions l'usage avec l'armée de l'Air, qui en avait le contrôle. Aussi les roulages au sol y étaient-ils longs et pittoresques : on s'y arrêtait parfois pour laisser passer le train local et on y croisait le plus souvent des troupeaux de moutons accoutumés jusqu'à l'indifférence.

Nous nous entraînions au tir en piqué sur des cibles aménagées au sol, en y survolant de nombreux Tunisiens qui récupéraient les douilles en cuivre éjectées de nos canons. Ils se tenaient ainsi dans une dangereuse proximité de nos impacts. On prétendait même qu'ils identifiaient les méthodes de chaque pilote, avançant sous ceux qui tiraient long et reculant pour les tirs courts.

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Notre campagne d'Indochine à bord de l'Arromanches puis du La Fayette se déroula de septembre 1952 à juin 1953. La 12 F y participa avec ses F6F-5 Hellcat et Roger Vercken, qui commandait cette formation, a remarquablement relaté nos activités communes dans son livre Au-delà du pont d'envol.

Nous avons surtout opéré au Tonkin. L'Arromanches, mouillé en baie d'Along, prenait la mer pour nous catapulter puis nous "ramasser". La routine consistait à s'arracher en sortie de catapulte avec une charge de trois bombes de mille livres, deux râteliers de roquettes et des munitions de canons. On ramait pour se rassembler à quatre et gagner de l'altitude avant d'aborder les reliefs du nord. Nous y allions casser les routes stratégiques, aussitôt réparées dans la nuit. Bombes larguées en piqué, nos avions à nouveau agiles, nous nous enfilions alors dans les vallées escarpées pour y interdire les communications fluviales vers les zones viets du delta.

Le paysage amphibie du delta était uniforme dans sa diversité. Amis et ennemis s'y trouvaient imbriqués. Leur identification n'était pas simple. Les opérations se développèrent en Haute-Région avec la chute de Nghia-Lo le 17 septembre 1952. Bigeard, parachuté avec son 6ème BCP, récupérait les éléments de nos postes. Nous cherchions à l'aider mais on ne pouvait le faire sans indiquer sa présence à la division viet qui le poursuivait. Nos forces se regroupèrent à Na-San dans un camp retranché sur lequel nous pûmes intervenir.

Nous eûmes à travailler de façon intense à grande distance. Ma flottille fut alors mise à terre à Cat-Bi, l'aérodrome d'Haïphong. Nous décollions au petit matin pour de longs transits, parfois dans la nébulosité. Torricella (ainsi nommée car l'indicatif radio Torricelli du centre opérationnel se manifestait par la voix d'un contrôleur féminin) nous passait alors au contrôle de Na-San qui nous faisait travailler jusqu'à limite d'autonomie. Nous y revenions souvent en fin de journée. La bataille de Na-San dura pendant tout le mois de novembre. Les Viets s'y cassèrent les dents. Notre commandement décidera de recommencer la manúuvre un an plus tard, plus loin, à Diên-Biên-Phu... mais les Viets avaient compris.

La 12F et ses chasseurs F6F Hellcat et la 9F avec ses avions d'assaut SB2C Helldiver recevaient chacune des missions adaptées aux armements respectifs de chaque type d'appareil. Le commandant de l'Arromanches décida de diversifier les missions, en particulier contre les défenses anti-aériennes, en formant des patrouilles mixtes F6F - SB2C. Cette variante ne présentait aucune difficulté, sinon psychologique. Les pilotes des deux flottilles avaient la même formation et leurs expériences étaient proches ainsi que leurs types d'appareil. Mais les uns étaient de purs chasseurs. Volant sur monoplaces - caractéristique essentielle de l'avion de chasse - ils contenaient une discrète condescendance vis-à-vis des camarades montés, comme moi, sur "lourds" biplaces. Les patrouilles mixtes seraient, selon eux, vouées à un certain laxisme défavorable à l'exécution de la mission et même susceptible de polluer l'esprit "chasseur". Nous étions supposés approximatifs dans la tenue du vol en formation, que nous pratiquions pourtant avec rigueur. La formation serrée était, en effet, nécessaire pour nos vols de patrouille par faible visibilité, de nuit comme de jour. En fait, il y avait là une coquetterie anodine et bien naturelle : chez les pilotes comme dans toute société, il n'est pas de catégorie qui ne sécrète ses divisions ni d'espèce qui ne se voit supérieure. C'est une manifestation secondaire de l'esprit d'équipe, utile à la performance. Les chasseurs sont performants...

Après son échec de Na-San, le Viet-Minh lançait une offensive vers le sud, au Laos. Le théâtre s'éloignait de nos terrains d'aviation du Tonkin. Seul le porte-avions pouvait maintenant intervenir. La côte de l'Annam était mal fréquentée, on l'appelait la "rue sans joie". Au cours d'une opération à Qui-Nhon en janvier 1952, nous ne pûmes empêcher la chute de notre poste d'An-Khé sur les hauteurs. Un canon y avait été abandonné, il nous restait à le détruire.

L'Arromanches devant rentrer en France, nous avons poursuivi notre campagne à bord du La Fayette. L'action s'était éloignée dans les terres vers le Laos où nous sommes intervenus à très grande distance par mauvais temps.

J'ai vécu là une des missions les plus délicates de ma carrière. Le La Fayette nous avait envoyé en limite de rayon d'action pour soutenir nos troupes dans la plaine des Jarres. Retour en formation serrée dans les nuages pour apprendre que le bateau était piégé dans un banc de brume. Le travail au radar de nos camarades détecteurs pour nous rapprocher du bord fut remarquable. Le premier appareil de notre formation de quatre SB2C se posa un peu long et la barrière de sécurité fit son office en le capturant avant qu'il ne heurte les appareils parqués sur l'avant du pont. Mais il fallait le dégager de la barrière. Nous restions trois à tourner, jaugeurs bas, visibilité courte. L'avion dégagé, pas question de remettre rapidement en fonction la barrière. Nous tournions donc autour d'un pont sans barrière et, de ce fait, normalement interdit. Je fus le dernier de la formation à accrocher ma crosse. Il y avait alors dans l'air la solennité d'un étrange silence.

Au retour des patrouilles, la radio du circuit est normalement un peu bavarde ; la passerelle, l'officier d'appontage et les pilotes échangent de brefs commentaires ; on exprime une détente. Sauf conditions opérationnelles de silence radio, on y gazouille un tantinet. Mais ce "ramassage" hors nonnes et sans filet des trois rescapés de la plaine des Jarres se fit dans un lourd silence, un silence recueilli. Nous avions même passé le stade du "no comment."

Des vols sur l'Indochine, je garde le souvenir de splendides paysages et du souci que nous avions d'aider nos camarades de l'armée de Terre engagés dans des situations parfois tragiques. Je pense à ce sous-officier isolé avec ses partisans indigènes dans un fortin assiégé, qui guida nos tirs avec une précision et une concision professionnelle puis nous dit "Adieu, merci ; ce sera pour cette nuit." Revenus le lendemain matin, nous trouvâmes les ruines du fortin calciné. On ne peut que respecter. Respecter cet adjudant dont cette nuit fut la dernière à moins qu'il n'ait subi le calvaire des camarades prisonniers des Viets.

L'année suivante, ce ne fut plus un poste, ici ou là, que mes camarades eurent à soutenir à partir de l'Arromanches puis des terrains d'Haïphong et d'Hanoi'. Ce seront nos 15 000 hommes assiégés, submergés à Diên-Biên-Phu. L'Aviation embarquée s'engagea à fond, de décembre 1953 au 7 mai 1954, dans un ciel meurtrier. Elle y perdit six pilotes dont ne revint qu'un seul de captivité, Bernard Klotz. Deux autres de ses pilotes furent tués dans les opérations suivantes. Le sacrifice de l'Aéronautique navale porta également sur nos avions de patrouille maritime : deux bombardiers quadrimoteurs Privateer furent abattus au Tonkin en avril et mai 1954.

Le 8 mai de cette année, près de 9 500 de nos camarades, survivants de Diên-Biên-Phu, prirent le chemin de la captivité, ou plutôt du martyre. Soixante-dix pour cent des captifs périrent dans des camps dits de rééducation marxiste. Les survivants ressemblaient à ceux de Buchenwald. Les communistes, en certains pays, sont aussi cruels que les nazis mais leurs méfaits bénéficient d'une amnésie collective.